La saga tragi-comique des « OGM cachés »

Ce texte vient en remplacement de : « OGM cachés des relents idéologiques alarmants », publié en mars 2012. Afin de tenir compte de l’évolution à la fois scientifique et juridique de la situation une rédaction très remaniée était nécessaire.

En 2010, tous les anti-OGM, dont les « faucheurs volontaires », sans doute très déçus de ne plus avoir d’OGM à se mettre sous la dent (ils avaient été interdits à la culture en France depuis 2008), ont fait une nouvelle trouvaille qu’ils ont dénommée «OGM cachés» ou «OGM clandestins». Ce fut le point de départ d’une nouvelle saga devenue au fil du temps de plus en plus délirante jusqu’à se retourner contre ses auteurs. Aboutissement cocasse de ce qu’il faut bien appeler une histoire de fous, au pluriel car dans cette saga les fous sont nombreux, depuis les anti-OGM de base et leurs mentors de l’industrie du « bio », jusqu’à la Cour de Justice de l’Union Européenne (CJUE).

Pour comprendre, il faut reprendre les choses au début. En juillet 2010 et juillet 2011, en Indre et Loire et à Feyzin dans le Rhône, des « faucheurs volontaires » ont commis plusieurs arrachages de cultures qui visaient deux variétés de tournesol. La variété Clearfield, tolérante à un herbicide, l’Imazamox (Pulsar 40) créée par croisement à partir de plants portant une mutation de tolérance apparue spontanément dans un champ en Amérique du Nord, et la variété Express Sun, tolérante à un autre herbicide, le tribénuron-méthyle. Pour cette dernière la tolérance a été obtenue par mutagenèse expérimentale avec un agent mutagène chimique bien connu des généticiens : l’éthylméthanesulfonate (EMS). Ces deux tolérances sont intéressantes pour l’agriculteur car elles permettent de lutter contre l’ambroisie, sensible à ces deux familles d’herbicides. L’ambroisie est une plante originaire d’Amérique du Nord, elle a été importée fortuitement en France au XIXe siècle et s’est depuis répandue dans de nombreux départements. Elle pose des problèmes agronomiques, en tant que mauvaise herbe très envahissante, mais aussi et surtout de très sérieux problèmes sanitaires car son pollen est fortement allergène. Ces deux variants de tournesol n’étaient donc pas du tout des plantes génétiquement modifiées (PGM) dans le sens habituel du terme, c’est à dire transgéniques. Les arracheurs leur ont attribué le qualificatif d' »OGM cachés » qui s’est depuis étendu à de nombreuses autres variétés cultivées.

Avant d’aller plus loin, un intermède scientifique s’impose sur le phénomène d’apparition des mutations : la mutagenèse.

La mutagenèse

Les mutations sont des changements dans la séquence ADN d’un gène qui peuvent modifier sa fonction et, par voie de conséquence, un ou plusieurs caractères de l’organisme. On distingue classiquement deux catégories de mutagenèse : la mutagenèse spontanée et la mutagenèse expérimentale. Ici, dans un souci de simplification, nous ne détaillerons pas les différentes catégories de mutations, nous en resterons aux mutations ponctuelles (qui ne concernent qu’une seule paire de nucléotides dans la double hélice d’ADN), mais ce qui sera dit est globalement valable pour tous les types de mutations. Pour des informations plus approfondies, on pourra se reporter à un article de l’Encyclopédie de l’environnement.

La mutagenèse spontanée, comme son nom l’indique, se produit spontanément dans les conditions naturelles, depuis l’origine de la vie sur Terre. Elle est à l’origine de ce que Darwin déjà, 50 ans avant la naissance de la Génétique, appelait «variations accidentelles et spontanées». C’est l’un des mécanismes de base de production de variabilité génétique, avec les recombinaisons et la transgenèse spontanée, qui fait qu’il y a toujours, dans une population de n’importe quel organisme, une variation héréditaire importante permettant à la sélection naturelle d’adapter en permanence la population aux changements du milieu.

La mutagenèse expérimentale aléatoire est celle qui est délibérément provoquée en utilisant des agents mutagènes physiques (radiations) ou chimiques. Comme la mutagenèse spontanée, elle est aléatoire, elle peut se produire dans n’importe quel gène. Il ne s’agit donc pas d’une mutagenèse dirigée comme certains le disent. Cette dernière expression est réservée aux techniques qui permettent de modifier directement un gène précis. Nous y reviendrons.

La différence entre les mutagenèses spontanée et expérimentale est purement opérationnelle : c’est l’intervention ou non d’un expérimentateur. La première peut en effet être provoquée par les mêmes agents mutagènes que la seconde, par exemple des radiations, cosmiques ou terrestres, les rayons ultra-violets, le radon, etc. Mais les agents qui vont induire des mutations ne sont pas forcément extérieurs aux organismes. Certains, comme les éléments transposables, font partie intégrante des génomes de tous les types d’organismes vivants, bactéries, plantes et animaux (voir l’article : OGM, fantasmes et réalités). Ce sont de véritables agents internes de manipulation génétique. D’autres sont inhérents au métabolisme du vivant, comme les radicaux libres, dérivés de l’oxygène et sous-produits de la respiration. Les gens qui fantasment sur les maléfices de la mutagenèse et des agents mutagènes savent donc ce qui leur reste à faire : cesser de respirer !

Un point important et souvent mal connu : ce ne sont pas les agents mutagènes, naturels ou expérimentaux, qui font les mutations proprement dites. Ces agents provoquent des lésions dans l’ADN, c’est à dire des anomalies de structure (cassures, pertes ou modifications des bases azotées). Anomalies qui sont reconnues par des enzymes de réparation, lesquelles peuvent se tromper en intervenant et ainsi créer les vraies mutations, ce sont les mêmes enzymes qui vont intervenir sur les lésions spontanées ou expérimentales. Donc faire une différence de nature entre les deux n’a aucune justification. Il est d’ailleurs impossible de savoir si un mutant récupéré après application d’un agent mutagène est dû à l’action de cet agent ou s’il s’est produit spontanément.

Depuis les débuts de l’agriculture, il y a au moins 12000 ans, les cultivateurs ont, sans le savoir, mis à profit la mutagenèse spontanée. Ils sélectionnaient dans leurs champs les plantes qui leur paraissaient les plus prometteuses et s’en servaient pour obtenir la génération suivante. La plupart de ces améliorations étant dues à des mutations, elles se transmettaient à la descendance. C’est ainsi qu’au fil des temps, les espèces cultivées ont été considérablement améliorées du point de vue agronomique et alimentaire. Il en est de même pour les animaux d’élevage. En arrachant des variétés obtenues par mutagenèse spontanée (comme le tournesol Clearfield), les « faucheurs volontaires » balaient donc allègrement 12000 ans d’histoire de l’agriculture et de savoir-faire paysan ! C’est le retour au paléolithique, avant l’utilisation de l’agriculture.

La mutagenèse expérimentale aléatoire, quant à elle, est connue au moins depuis 1926, quand le généticien Hermann J. Muller découvrit que l’on pouvait augmenter le taux de mutations en irradiant des mouches (drosophiles) aux rayons X, découverte qui lui valut le Prix Nobel en 1946. Depuis, d’autres agents mutagènes physiques et chimiques ont été découverts. Dès le début, les agronomes ont vu tout le bénéfice qu’ils pouvaient tirer de cette découverte dans leur travail d’amélioration des plantes cultivées. Elle permet d’accélérer le processus de création de nouvelles variétés en augmentant fortement la fréquence des mutations par rapport à la mutagenèse spontanée, donc la variation génétique disponible pour la sélection. Elle donc est utilisée depuis près de 90 ans et la plupart des variétés cultivées (cultivars) actuellement, que ce soit en agriculture conventionnelle ou biologique, ont été, à un moment ou un autre de leur histoire, soumises à cette technique.

À propos des mutations, on peut lire des choses très comiques sur plusieurs sites anti-OGM de la toile, du genre : «des mutants dans nos assiettes !». Eh oui, mon bon monsieur (ou ma bonne dame), des mutants dans votre assiette ! Que vous mangiez des produits animaux ou végétaux, vous ne mangez que des «mutants» et quand vous buvez du lait, c’est du lait de «mutants», et cela comme tout le monde depuis au moins 10000 ans. Quelle horreur !!

C’est grâce à ces mutations accumulées depuis des millénaires que l’humanité a pu se nourrir et se développer. Prenons simplement les cas du blé et du maïs, les céréales les plus emblématiques, avec le riz, de l’alimentation humaine et animale. La culture du blé, au néolithique, donnait un rendement de 2 à 3 quintaux à l’hectare, elle en donne maintenant plus de 80 dans de bonnes conditions. Quant au maïs, il n’existe tout simplement pas à l’état sauvage. On sait maintenant que le maïs était déjà cultivé il y au moins 8700 ans au Mexique, mais il a été littéralement «fabriqué» par les premiers paysans à force de sélection empirique de caractères héréditaires, donc de mutations, à partir d’un ancêtre sauvage, probablement  la teosinte, qui n’a qu’une assez vague ressemblance avec lui, comme le montre la photo ci-dessous.

Épi de teosinte et épi de maïs actuel – photo National Science Foundation

Alors bien sûr, on peut trouver très poétique de revenir au temps de la chasse et de la cueillette. Quel bonheur de se lever de bon matin pour gagner son bifteck en allant chasser (très sportivement !) l’aurochs et ramasser, de ci de là, des feuilles et racines comestibles ! Quant à nourrir des milliards d’êtres humains de cette manière, c’est une autre paire de manches !

L’édition de gènes

Mais revenons à notre sujet car en 2010 la saga des « OGM cachés » n’en était qu’à ses débuts. Depuis, une importante découverte a été faite qui révolutionne les techniques de génie génétique. Elle a valu le prix Nobel de chimie 2020 à la Française Emmanuelle Charpentier et l’Américaine Jennifer Doudna. Il s’agit de ce que l’on appelle l’édition de gène (gene editing), par le système CRISPR-cas9 ou d’autres similaires, regroupés sous l’appellation de New Breeding Techniques (NBT) pour la sélection variétale des plantes ou de New Genomic techniques (NGT) pour l’ensemble des organismes vivants. Je ne décrirai pas ici ce type de mécanisme, c’est déjà fait dans de nombreuses publications scientifiques ou de vulgarisation. Je me contente de signaler un site qui en donne une description simple et correcte, en Français et bien illustrée. Ce système, qualifié couramment de « ciseaux moléculaires » peut permettre de modifier de façon très précise le génome d’une espèce vivante. On peut l’utiliser pour faire de la transgenèse en insérant à un emplacement bien précis un gène d’une autre espèce, on se retrouve alors dans le cadre des plantes transgéniques. Mais on peut aussi l’utiliser pour modifier une seule paire de nucléotides d’un gène, soit en la supprimant soit en la remplaçant par une autre. Ce dernier cas relève alors typiquement de la mutagenèse, mais elle n’est plus aléatoire, elle est très précise et entre dans la catégorie des mutagenèses dirigées. Les opposants aux biotechnologies incluent dans les « OGM cachés » les variétés ainsi produites ou les qualifient de « nouveaux OGM », bien qu’il n’y ait aucune transgenèse.

La Cour de Justice de l’UE entre en scène.

Voulant obtenir que des cultivars qui auraient été rendus tolérants à des herbicides par les méthodes NBT soient considérés comme OGM, la Confédération paysanne ainsi que huit associations anti-OGM ont déposé, en mars 2015, un recours devant le Conseil d’État. Celui-ci a saisi la Cour de Justice de l’Union Européenne (CJUE). Par décision du 25 juillet 2019, cette Cour (instance non-scientifique), a arrêté (contre l’avis de l’avocat général) que :« les organismes obtenus par mutagenèse sont des OGM, au sens de la directive sur les OGM, dans la mesure où les techniques et méthodes de mutagenèse modifient le matériel génétique d’un organisme d’une manière qui ne s’effectue pas naturellement . Il s’ensuit que ces organismes relèvent, en principe, du champ d’application de la directive sur les OGM et sont soumis aux obligations prévues par cette dernière ». Elle poursuit : « La CJUE reconnaît qu’il ressort de la directive sur les OGM que celle-ci ne s’applique pas aux organismes obtenus au moyen de certaines techniques de mutagenèse, à savoir celles qui ont été traditionnellement utilisées pour diverses applications et dont la sécurité est avérée depuis longtemps ». Jusque là, la Cour ne fait que prendre au pied de la lettre la directive 2001/18/CE du parlement et du conseil européens[1]. Mais ensuite elle enfonce le clou : « La Cour précise néanmoins que les États membres sont libres de soumettre de tels organismes, dans le respect du droit de l’Union (en particulier des règles relatives à la libre circulation des marchandises), aux obligations prévues par la directive sur les OGM ou à d’autres obligations. » C’est sans ambiguïté, la CJUE va au-delà de la directive 2001/18, qui ne contient pas cette dernière phrase. Elle confirme que les organismes issus de mutagenèse traditionnelle doivent être considérés comme des OGM et qu’ils peuvent être soumis aux obligations de la directive. Quant aux NBT, il est dit que « la directive sur les OGM s’applique également aux organismes obtenus par des techniques de mutagenèse apparues postérieurement à son adoption« . Pour ne pas être en reste, le Conseil d’État en France a fait siennes, le 7 février 2020, ces décisions de la CJUE. Plus on est de fous plus on rit, c’est bien connu. Pour Alain Deshayes, président de l’Association Française des Biotechnologies (AFBV), cette décision de la CJUE est « stupéfiante ». Quant à la Conf. paysanne qui avait déposé le recours, elle s’est bruyamment réjouie de cette décision, mais elle l’a sans doute lue un peu trop rapidement. En effet, il en ressort deux points importants.

1) Toutes les variétés de toutes les espèces de végétaux cultivées ayant subi au cours de leur histoire agronomique la mutagenèse expérimentale, doivent être considérées comme des OGM.

2) Les nouvelles techniques de mutagenèse (NBT), bien que beaucoup plus précises que les anciennes mutagenèses aléatoires, doivent être considérées et réglementées comme des OGM.

Le point 1 représente le coté comique de la saga. Une première conséquence en est que les milliers de variétés végétales ayant été obtenues par mutagenèse expérimentale et cultivées aussi bien en agriculture biologique que conventionnelle, doivent être considérées comme des OGM. Ainsi la guerre contre les « OGM cachés » apparaît dans toute son absurdité et se retourne comme un boomerang contre ses initiateurs. Certains s’en sont rendu compte, comme Daniel Evain, secrétaire national OGM à la Fédération Nationale de l’Agriculture Biologique (FNAB) qui a déclaré le 11 février 2021 lors du webinaire IFOAM Europe : « On a une grande difficulté aujourd’hui avec les OGM non réglementés qui sont en agriculture biologique (…). On dit toujours à nos clients qu’il n’y a pas d’OGM en agriculture biologique, et en fait on s’est rendu compte qu’avec la décision de la CJUE, il y a des OGM, mais ils ne sont pas réglementés. On est peut-être allé vite en besogne« (bel euphémisme !). C’est une superbe réédition de l’arroseur arrosé. Pour poursuivre dans la même logique, il ne reste plus à ceux qui ont déposé le recours qu’à demander la mise en conformité de la loi française, interdisant depuis 2008 la culture des OGM, avec l’arrêt de la CJUE et d’empêcher ainsi une bonne partie de l’agriculture en France !

Une deuxième conséquence est qu’à partir du moment où elle peut s’appliquer à des milliers de cultivars, la directive européenne sur les OGM n’a plus aucun sens. D’autant plus que, d’un point de vue strictement scientifique, il n’y a aucune raison de ne pas y inclure également les variétés obtenues par mutagenèse spontanée. C’est à dire toutes les plantes cultivées depuis les origines de l’agriculture.

Le point 2 inquiète beaucoup les agronomes et les PME de semenciers. En Europe, vu les conditions draconiennes et très coûteuses imposées pour l’autorisation des plantes GM, et vu l’hostilité ambiante contre elles, toute innovation variétale par les techniques modernes devient quasiment impossible. Il faut savoir qu’élaborer un dossier de demande d’autorisation pour une PGM coûte des dizaines de millions d’euros en UE.[2]

Face à ce capharnaüm juridique, il est devenu indispensable de revoir complètement la directive sur les OGM, y compris l’appellation OGM et la définition qui en est donnée. En effet, « génétiquement modifié » est une expression beaucoup trop floue scientifiquement. Elle veut tout dire et rien dire. Elle semble sous-entendre que normalement les êtres vivants sont génétiquement immuables et que seule l’action de l’homme peut les modifier. On est là dans une vision très fixiste de la vie. Tous les végétaux cultivés, alimentaires ou ornementaux, ainsi que tous les animaux domestiques, sont génétiquement modifiés par rapport à leur état d’origine et continuent à varier en permanence, comme tous les êtres vivants. Cette expression a donc été un très mauvais choix et elle est à l’origine de cette invraisemblable situation. Mais comme elle est universellement utilisée, il sera difficile de la supprimer.

Fin avril 2021, la Commission Européenne, saisie par le Conseil de l’UE, a publié un rapport qui reconnaît qu’il faut tenir compte, dans la réglementation des NBT (ou NGT) des avancées de la science. Certains scientifiques s’en réjouissent (lire notamment l’article de Catherine Regnault-Roger avec une carte très instructive) mais d’autres, comme André Heitz et Marcel Kuntz, sont beaucoup plus sceptiques. Pendant ce temps tous les anti-biotechnologies montent déjà aux créneaux. La saga est repartie pour un tour et, malheureusement pour l’agriculture européenne, ce cirque peut durer encore longtemps.

Quelle idéologie cachée derrière ces « OGM cachés » ?

Il y a, bien évidemment, dans cette absurde saga une forte motivation mercantile, hors de toute considération scientifique. Tout le secteur agronomique, industriel et commerçant du »bio », qui constitue un puissant lobby bien organisé au niveau international, avec de forts relais médiatiques, a trouvé là un argument de marketing contre les produits de l’agriculture conventionnelle. Il profite ainsi des craintes laissées par les campagnes anti-OGM qui eurent un fort impact sur un public scientifiquement très mal informé, pour ne pas dire grossièrement désinformé. Mais il y a aussi, en arrière fond, une forte composante fantasmatique, purement mentale : une vision maléfique des mutants. Celle-ci, déjà largement exploitée par les romans et films d’épouvante, trahit toute une représentation du monde vivant. Les représentations mentales ont leur logique propre et sont d’autant plus pernicieuses qu’elles sont en grande partie inconscientes. Darwin lui-même avait déjà dit , à propos des incompréhensions rencontrées par sa théorie : « le pouvoir des fausses représentations est incommensurable« . Explicitons un peu.

tête de monstre
Fantasme de mutant

Les mutations sont, avec les recombinaisons et la transgenèse spontanée, l’une des composantes essentielles de la biodiversité. Elles sont le matériau sur lequel agit la sélection naturelle pour adapter les espèces aux changements permanents du milieu, elles sont donc indispensables à l’adaptation et à l’évolution. Bien sûr, beaucoup de mutations sont désavantageuses, mais tout dépend du milieu ambiant. Telle mutation fortement défavorable dans un certain environnement peut devenir favorable dans un autre. Ainsi, aux îles Kerguelen, dans le sub-antarctique, balayées en permanence par des vents très forts, on trouve une espèce de mouche sans ailes,  Calycopteryx moseley. Ce caractère, qui est dans nos contrées fortement défavorisé, est au contraire favorable là-bas, car il évite à ces mouches d’être emportées dans l’océan par les vents.

Avoir une vision systématiquement maléfique des mutations revient à nier l’existence même de la biodiversité intraspécifique et donc de l’évolution biologique. Comme nous l’avons déjà dit, on est là dans une vision fixiste du monde vivant. Dans mon texte  sur les OGM, déjà cité, je fais remarquer que certains arguments des opposants relevaient d’une vision très figée des génomes, complètement dépassée depuis déjà une cinquantaine d’années. Mais avec les «OGM cachés» c’est une vision fixiste des espèces vivantes elles-mêmes qui est mise en avant et nous voilà ramenés 3 siècles en arrière ! C’était en effet la conception du monde que l’on pouvait avoir jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, avant Lamarck et Darwin (voir ici et ici) . Buffon, par exemple, avait émis l’idée que chaque espèce avait son «moule intérieur». Elle ne pouvait subir que des variations limitées qui correspondaient plutôt à une dégénérescence. Par exemple, l’âne pouvait être issu du cheval par suite de défauts de reproduction ; de même, le singe pouvait être issu de l’homme. Pour d’autres de ses contemporains, toute variation ne pouvait donner naissance qu’à des monstres. La vision mentale sur les «OGM cachés» est très proche de ces idées-là.

Cette conception figée du monde vivant est une séquelle de la théologie naturelle qui a prévalu jusqu’au XVIIIe siècle et dont l’un des grands propagateurs était William Paley. Ce religieux écrivait que chaque espèce était conçue pour tenir une place bien définie dans un monde très harmonieux créé par Dieu. Dans cette logique, bien sûr, changer ce monde est sacrilège car on détruit son harmonie divine, on ne doit même pas améliorer les plantes cultivées et les animaux d’élevage… et accepter les famines comme des punitions divines.

Il n’est certainement pas neutre que cette dérive des « OGM cachés » intervienne justement dans une période de regain du créationnisme. On comprend qu’il ne s’agit pas d’une simple coïncidence quand on sait que seulement 55% des français connaissent et acceptent l’évolutionnisme, 9% sont créationnistes et 36% sont  » sans opinion tranchée  » (enquête IPSOS 2011). Pas de quoi se réjouir ! D’autant plus qu’une étude de Dominique Guillo, sociologue au CNRS, montre que la perception de l’évolution qu’ont les français qui l’acceptent (donc les 55%) est bien éloignée des connaissances scientifiques sur ce sujet (Ni Dieu, ni Darwin – Les Français et la théorie de l’évolution ; ed. ellipses). On s’en rend aisément compte en discutant avec des non-scientifiques sur des questions écologiques à la mode ou sur les OGM. Le discours que l’on entend est pratiquement toujours imprégné d’une vision essentialiste et donc fixiste des espèces vivantes et des écosystèmes, même d’ailleurs chez certains écologues scientifiques.

Il ne faut pas trop s’étonner de la convergence avec les religions. Pour un observateur qui a suivi, depuis le début, la polémique sur les OGM, il est patent qu’à côté d’inquiétudes justifiables sur l’emprise des multinationales semencières, beaucoup d’autres arguments participent d’une véritable sacralisation de la nature. C’est la croyance, tout à fait irrationnelle mais combien de fois entendue, que « tout ce que fait la nature est bon », ce qui sous-entend bien sûr que ce que fait l’homme est mauvais. On est en plein mysticisme, il n’y a pas d’OGM cachés mais il y a des religions cachées. Dieu est mort dit-on, mais il a été remplacé par la Nature, c’est plus tendance, et le fantasme du paradis perdu est toujours bien là. Dans un pays civilisé chacun est libre d’avoir sa religion, là où les choses se gâtent, c’est quand des intégristes veulent l’imposer aux autres par la violence. Au Moyen-Age cela s’appelait l’Inquisition.

Poussons la réflexion encore un peu plus loin. Nous différons tous les uns des autres par des mutations, chacun de nous est donc un mutant par rapport aux autres (sauf entre vrais jumeaux, et encore !) ou, symétriquement, les autres sont des mutants par rapport à nous. Alors, si nous considérons que nous sommes tous des « OGM cachés » et que les mutations sont des choses dangereuses et néfastes, on est à deux doigts du rejet de l’autre. Pour peu que les différences soient visuellement bien marquées (peau blanche ou noire, chevelure blonde ou brune, etc.) on va droit à une hiérarchisation des groupes humains et au racisme. De l’obscurantisme au racisme il n’y a qu’un pas. Inutile d’épiloguer, tout le monde sait où cela peut conduire, l’Histoire nous l’a suffisamment enseigné. Et pour ceux qui pourraient se dire que je m’approche là indûment du point Godwin, regardez donc la curieuse conjonction pointée sur ce site.

Crédits photos :
1) Teosinte et maïs moderne de National Science Foundation
2) Monstre de Nicobilou – CC



Notes de bas de page    ( ↑ retour au texte)
  1. La directive 2001/18 CE définit ainsi les OGM : « organisme génétiquement modifié (OGM) » : un organisme, à l’exception des êtres humains, dont le matériel génétique a été modifié d’une manière qui ne s’effectue pas naturellement par multiplication et/ou par recombinaison naturelle. »  En annexe IB, la directive exclut du champ d’application de la directive « la mutagenèse et la fusion cellulaire de cellules végétales d’organismes qui peuvent échanger du matériel génétique par des méthodes de sélection traditionnelles ».
  2. On est là dans une situation très différente de celle en vigueur outre-atlantique où ce qui est pris en compte pour autoriser de nouvelles variétés est le résultat obtenu et non le procédé utilisé

La biodiversité entre faits et extrapolations

Un certain nombre de termes, souvent utilisés « au petit bonheur la chance », font en permanence la une des médias et des réseaux sociaux : OGM, biodiversité, sixième extinction, etc. Les OGM sont déjà longuement abordés dans ce blog avec deux textes dont un sur les prétendus « OGM cachés ». Nous allons aborder ici la question de la biodiversité, terme qui est une contraction de « diversité biologique » et qui recouvre trois niveaux du vivant.  La diversité infraspécifique, c’est à dire la diversité génétique à l’intérieur d’une espèce vivante. La diversité interspécifique qui désigne la pluralité des espèces vivantes de la planète. La diversité des écosystèmes c’est à dire les divers ensembles d’organismes vivants, animaux, plantes et micro-organismes, qui interagissent entre eux et avec le milieu dans lequel ils vivent. Pour plus d’informations sur les ambivalences de ce terme de biodiversité, on peut consulter deux textes dans l’Encyclopédie de l’Environnement, l’un de Jacques Joyard de l’université Grenoble-Alpes, l’autre de Jacques Blondel de l’université de Montpellier. On peut également voir une vidéo, pédagogique et ludique à la fois, de la chaîne de vulgarisation scientifique Hallucigenia, réalisée en collaboration avec l’Association Française pour l’Information Scientifique (AFIS).

Ce texte concernera exclusivement la biodiversité interspécifique. Plus précisément, il sera focalisé sur les questions du nombre d’espèces vivantes existantes et de la proportion de celles qui seraient menacées d’extinction. Des sujets très médiatisés, sur un mode très alarmiste, par les médias grand public et des ONG, sur la base de déclarations d’organismes internationaux considérés comme des références en la matière. Qui n’a entendu parler « d’effondrement de la biodiversité », voire de « disparition du vivant » ? Quelle est la part du factuel et des suppositions sur ce sujet ? C’est ce que nous allons tenter de comprendre en abordant quatre questions.

1) Combien connaît-on actuellement d’espèces vivantes ?

2) Que sait-on du nombre total d’espèces existantes ?

3) Que sait-on sur les espèces menacées d’extinction ?

4) Peut-on estimer la quantité totale d’espèces menacées d’extinction  ?

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Le côté obscur du monde de la recherche

Depuis les années 1990, il est beaucoup question du problème de l’intégrité dans la recherche scientifique et à juste titre car il devient vraiment préoccupant. En début de cette année 2018, à un mois d’intervalle, nous avons pu entendre à ce sujet, sur France Culture, deux hauts responsables de la recherche. Le Professeur Antoine Petit, nouveau président de l’un des plus grands organismes publics de recherche en France (CNRS) et le Professeur Pierre Corvol du Collège de France, auteur d’un volumineux rapport sur le sujet. Ce rapport avait été remis en 2016 à M. Thierry Mandon, alors Secrétaire d’État à l’Enseignement Supérieur et à la Recherche et avait abouti à la création de L’Office Français de l’Intégrité Scientifique (OFIS). Aux USA, un organisme équivalent avait déjà été mis en place dès 1992 et, depuis cette date, deux conférences mondiales se sont tenues sur cette question, ce qui traduit bien l’inquiétude générale. Dans leurs interventions radiophoniques, ces deux hauts responsables affirmaient qu’à partir du moment où une fraude était avérée, il ne fallait pas hésiter à sanctionner très sévèrement le ou les chercheurs coupables. Mais le rapport de Pierre Corvol, comme les deux interventions radiophoniques et les articles de presse sur le même sujet, ne couvrent qu’une partie des problèmes liés à l’intégrité scientifique. Ils n’évoquent jamais ceux qui concernent les instances d’évaluation et cette lacune m’a incité à écrire ce billet. Les fraudes dues aux chercheurs eux-mêmes ne seront donc que brièvement évoquées ici.

1) Les divers types de fraudes

Les fraudes liées à la pratique de la recherche sont de nature et d’importance très diverses. Elles peuvent aller d’un simple «lissage» des résultats expérimentaux, pour les rendre plus convaincants, jusqu’à une invention pure et simple de résultats, avec toutes sortes de situations intermédiaires. Il n’y a guère que deux types de cas où les preuves de fraudes peuvent vraiment être obtenues. L’un est l’invention de données, dont on connaît quelques exemples célèbres, le plus récent (2018) concernerait un archéologue qui aurait, paraît-il, fabriqué des faux pendant 50 ans de carrière ! L’autre type de cas est le plagiat de résultats d’autres chercheurs. Par contre, les cas intermédiaires sont beaucoup plus difficile à déceler et plus encore à prouver. L’un des plus fréquents, à ma connaissance, est la sélection des données publiées. C’est le cas lorsqu’un chercheur obtient, sur un phénomène donné, des résultats contradictoires selon les expériences et ne retient que ceux qui laissent croire à un phénomène scientifiquement intéressant et qui peuvent donc faire l’objet d’une publication. Pour ce type de cas, comme pour le «lissage» ou «l’embellissement» des résultats, certains scientifiques dont Alain Fuchs, ancien Président-directeur général du CNRS de 2010 à 2017, préfèrent parler de «méconduites scientifiques». Ils réservent le terme de fraude à l’invention de résultats. À mon sens, cette différence d’appréciation n’est pas justifiée, choisir les données à publier en omettant celles qui les contredisent revient bien à inventer des résultats, et cela peut se transformer en véritable escroquerie, comme nous en verrons un exemple plus loin. Ces cas intermédiaires ne sont pas rares et tous les chercheurs le savent. C’est l’une des raisons qui explique l’omerta qui règne dans le milieu scientifique sur cette question, car la «méconduite» d’un seul chercheur peut entacher l’image de tout un laboratoire, avec toutes les conséquences concrètes, dont financières, qui peuvent en découler.

Le lecteur qui veut avoir des informations sur des cas récents de fraudes, avérées ou non (car il y a aussi des dénonciations mensongères), pourra se reporter aux articles de presse qui concernent les cas d’Olivier Voinnet, de Catherine Jessus et d’Anne Peyroche (et plus récemment cet article). Mais, dans les cas où la fraude est avérée, on ne doit pas oublier le rôle très néfaste que joue la pression exercée par l’idéologie dominante, celle de la concurrence, de la compétition et du chacun pour soi. Bref le « darwinisme social » (bien mal nommé car c’est en fait du spencérisme) qui imprègne de plus en plus nos sociétés et qui est de plus en plus célébré au plus haut niveau politique. Dans ce contexte idéologique les chercheurs sont pris dans un engrenage qui leur ôte toute liberté d’esprit, surtout s’ils sont débutants et donc en situation de précarité. Cela se traduit par la fameuse expression anglaise « publish or perish » (traduction superflue je présume). Mais nous touchons là à une vaste question socio-politique qui dépasse largement le cadre de ce texte.

Comme je l’ai dit plus haut, le propos de ce billet n’est pas tant de parler des fraudes dans la pratique des chercheurs que d’attirer l’attention sur un problème qui n’est jamais évoqué publiquement à propos d’intégrité scientifique, celui des commissions d’évaluation. Si les organismes publics de recherche veulent sévir contre les atteintes à la probité de la démarche scientifique il doivent, en tant qu’institution, commencer par balayer devant leur porte. Ils ne peuvent faire l’impasse sur ce qui se passe dans leurs propres instances officielles et considérer qu’elles sont intouchables. Ils doivent s’assurer qu’elles sont une référence d’intégrité, or c’est loin d’être toujours le cas et c’est bien connu dans le milieu scientifique.

2) Des instances d’évaluation au dessus de tout soupçon ?

Dans les années 1980, j’ai personnellement siégé dans une commission d’évaluation de l’un des grands organismes publics de recherche et plus sporadiquement dans un autre et il est clair que l’impartialité n’y est pas toujours de mise, loin de là. On assiste parfois à des manipulations manifestement concertées avant la réunion officielle entre gens qui sont là beaucoup plus pour servir leurs intérêts personnels (voire régler des comptes), que pour faire une évaluation objective et impartiale. Une commission comprend généralement une vingtaine de membres, mais pour chaque dossier deux ou trois seulement en ont vraiment connaissance, parfois un seul. Pour des thèmes scientifiques originaux ou complexes, tout repose sur la compétence et l’honnêteté du ou des rapporteurs et ces deux qualités ne sont pas toujours au rendez-vous. Cela permet bien des mauvais coups contre des chercheurs ou des labos, mais parfois aussi l’inverse : c’est à dire protéger des chercheurs très douteux. Je me souviens du cas d’un personnage un peu charlatanesque dans un célèbre institut, soutenu pendant longtemps par des personnalités éminentes. A ce titre, il avait bénéficié, au fil des années, de rapports favorables dans les commissions dont il relevait. Il avait pu ainsi abuser beaucoup de monde pendant une bonne partie de sa carrière, jusqu’au jour où une commission a fait sérieusement son travail et l’a publiquement déjugé. Le degré de déontologie des instances d’évaluation est très variable, il dépend beaucoup de l’attitude de quelques membres influents. La personnalité et la probité du (ou de la)  président(e) sont évidemment déterminants. Une des situations les plus graves est celle où le président lui-même est coupable de fraude scientifique, comme dans le cas décrit ci-dessous.

Ce problème des instances d’évaluation est un sujet important et on ne peut se contenter de vagues propos. Je résume donc un cas concret, que j’ai eu à connaître, documents à l’appui, et qui me paraît particulièrement significatif de la gravité des dérives possibles. Un jeune chercheur d’une grande institution publique de recherche apprend oralement qu’il vient d’être l’objet d’une évaluation très négative par sa commission de rattachement qui lui demande de changer de laboratoire. Quand, deux mois après, il en a confirmation écrite et peut enfin consulter son dossier, (délai dû au président qui avait conservé le dossier, contrairement aux règles de l’institution), il s’aperçoit qu’il contient deux rapports. L’un scientifiquement correct et favorable, l’autre erroné et très défavorable, exigeant qu’il change de laboratoire. Il constate avec stupeur que l’auteur du rapport correct a également cosigné le rapport erroné. Situation tout à fait anormale, qui pose évidemment la question de savoir quelles pressions l’ont poussé à cet acte déontologiquement grave (la réponse est sans doute à chercher dans le délai anormal de deux mois). Ce chercheur apprend aussi que la commission a statué sur la base de l’intervention de l’auteure du rapport erroné qui se prétendait, tout à fait à tort, spécialiste du thème de recherche. A titre de comparaison, c’est un peu comme si un tribunal délibérait en l’absence de l’accusé et de son avocat et condamnait sur la seule foi d’une fausse accusation, sans même que les jurés aient connaissance du dossier et sans aucune possibilité pour l’accusé de faire appel.

Ceci remonte à une vingtaine d’années. Je ne résume ici que le fait le plus marquant, dûment attesté par des documents écrits. Cette affaire, qui s’était échelonnée sur deux ans, avait été marquée par bien d’autres péripéties tout aussi anormales, dont une forte campagne de dénigrement de la part du président de la commission qui était en grave conflit d’intérêt[1] avec l’équipe évaluée. La décision prise était grave, car elle avait entraînée la disparition de cette équipe, et d’autant plus aberrante que les travaux de ce chercheur avaient aboutis à la première mise en évidence d’un phénomène biologique important dans le règne animal. Ils avaient d’ailleurs été publiés peu de temps après dans une revue spécialisée de haut niveau. On comprendra que je ne puisse donner plus de précisions scientifiques par souci de préserver l’anonymat du chercheur concerné qui est toujours en activité, donc vulnérable.

Le rapport erroné ne faisait aucune mention de ces résultats importants, il contenait par contre d’importantes erreurs factuelles, et toutes sortes de considérations très subjectives n’ayant pas leur place dans un rapport scientifique. La lecture du rapport montrait à l’évidence que la rapporteure était d’une rare inculture scientifique, dénuée de toute déontologie et n’aurait jamais dû faire partie d’une instance d’évaluation.

Ce cas particulier est édifiant à double titre car on y retrouvait aussi la fameuse omerta et cette fois au plus haut niveau de la hiérarchie. En effet, face à cette accumulation de forfaitures, le directeur de l’équipe visée était intervenu par courrier auprès des plus hauts responsables de cet organisme de recherche ainsi qu’auprès du ministère de tutelle. Seul le président de l’organisme avait répondu. Il déclarait qu’une nécessaire réforme du fonctionnement des commissions était en préparation, mais ne demandait aucune contre-expertise sur le cas en question. C’était en quelque sorte une omerta polie, dans la droite ligne de l’idée, souvent entendue, qu’il ne faut pas remettre en cause l’autorité des commissions d’évaluation. Ce qui revient bien sûr à un refus de remettre en cause l’autorité de l’organisme lui-même. Une position déjà très contestable quand il s’agit d’institutions régaliennes (armée, police …) mais qui paraît totalement incongrue pour un organisme de recherche scientifique.

Ceci se passait à la fin des années 1990 et il ne semble pas que les règles de fonctionnement de ces instances d’évaluation aient évolué depuis. Si les responsables des grands organismes nationaux de recherche devaient continuer à laisser faire, dans le plus grand silence, toutes sortes de malversations, ils ne pourraient avoir l’autorité morale nécessaire pour dissuader la fraude chez les chercheurs. Une réforme à minima serait de mettre en place des instances d’appel pour les cas où des commissions d’évaluation ferait de graves entorses à la déontologie. L’OFIS, cité plus haut, devrait pouvoir remplir ce type de fonction.

Il faut bien prendre conscience que dans un contexte sociétal où la science est déjà très contestée, la question soulevée ici n’est pas du tout anodine. Le laxisme dans la probité scientifique, surtout de la part des institutions elles-mêmes, ne peut qu’entamer encore plus leur crédibilité et donner des armes aux courants antiscience.




Notes de bas de page    ( ↑ retour au texte)
  1. Il ne s’agit pas d’un conflit d’intérêt banal. Le chercheur dont il est question avait travaillé sur le même sujet que l’équipe du président de la commission et publié des résultats expérimentaux contredisant l’une des premières publications de cette équipe. Résultats que cette même équipe avait elle-même obtenus, qui étaient même décrits dans une thèse, mais systématiquement déniés dans les publications. Le président et son équipe étaient donc en état de fraude scientifique par dissimulation de données expérimentales contradictoires avec leurs publications. Situation qui n’était connue que par l’équipe évaluée qui, pour avoir travaillé sur le même sujet, avait analysé dans le détail la thèse en question.

Lamarck et Darwin : deux visions divergentes du monde vivant

Ceci est une brève présentation d’un article que je viens de publier dans l’Encyclopédie de l’environnement, remarquablement illustré par mon collègue Jacques Joyard, Directeur de Recherche honoraire au CNRS, que je remercie vivement. J’en présente simplement le résumé, accompagné d’un bref commentaire.

Résumé

Les deux dernières décennies ont vu s’accumuler des données scientifiques sur les phénomènes dits épigénétiques, modifications de l’expression des gènes induites par l’environnement et transmises transitoirement à la descendance. Ceci a conduit des auteurs à faire le rapprochement avec le lamarckisme, certains vont même jusqu’à proposer l’élaboration d’une nouvelle théorie synthétique de l’évolution combinant les théories de Lamarck et de Darwin. Une comparaison des principes de base de ces deux théories montre que leurs visions du monde vivant sont trop divergentes pour être conciliables. Ceci n’enlève rien au fait que les recherches sur les phénomènes épigénétiques conduiront certainement à un enrichissement de la théorie darwinienne.

Commentaire

Comparer les théories de Lamarck et de Darwin présente bien sûr un intérêt en soi, puisque les idées de ces deux grands naturalistes constituent des étapes historiques décisives dans la compréhension de l’origine de la vie et de l’évolution du monde vivant. De plus, c’est aussi un bon moyen d’aider le lecteur à clarifier ses idées sur ces grandes questions, dont tout indique qu’elles sont encore et toujours très mal comprises, y compris par ceux qui se disent tout à fait convaincus du fait évolutif.

Mais l’intérêt de cette comparaison est plus global. Comprendre les mécanismes de l’évolution biologique c’est aussi comprendre les lois qui régissent toujours et partout le monde vivant, ce qui est manifestement bien loin d’être chose acquise pour la grande majorité des gens. A lire ou écouter beaucoup de ceux qui parlent de la nature, on a l’impression d’un remake de la Théologie Naturelle. Une vision du monde qui était la croyance majeure jusqu’au XVIIIe siècle : la nature est bonne et harmonieuse car créée par Dieu qui, étant parfait, ne peut faire que des choses parfaites. La référence à Dieu n’étant plus très tendance de nos jours, le fantasme de la perfection a été transféré à la nature elle-même.  Celle-ci est sacralisée, quasiment déifiée et prend, dans la foulée, un N majuscule. Cette croyance, plus ou moins consciente, est même l’une des caractéristiques du courant environnementaliste. On y entend des discours qui se situent en plein imaginaire, aux antipodes du réel, de la part de gens dont l’observation de la nature est superficielle, juste pour l’agrément du spectacle.

Cet article, comme celui sur la théorie de l’évolution publié dans la même encyclopédie et sur ce blog (à quelques variantes près dont le titre), est censé s’adresser à un large public et devrait aider à mieux comprendre  le monde vivant, sur la base des connaissances scientifiques plutôt qu’à travers une représentation fantasmatique.

Comment les organismes vivants protègent leur ADN

résumé

On sait depuis déjà longtemps que les bactéries réagissent aux agents mutagènes par une réponse adaptative qui stimule les gènes de réparation de l’ADN. Nous allons voir ici des expériences sur des animaux et des plantes montrant une stimulation analogue suite à des doses modérées de rayonnements, qui ont donc des effets bénéfiques sur l’organisme. Ceci nous amènera à évoquer le cas a priori surprenant de la zone interdite de Tchernobyl, spontanément devenue une réserve d’animaux sauvages. Pour terminer nous évoquerons l’interminable et parfois vif débat sur l’existence même de cette réponse adaptative, que les toxicologues dénomment aussi « hormesis ».

Introduction

Dans un article écrit pour l’Encyclopédie de l’environnement : « Le génome entre stabilité et variabilité » , je signalais l’existence de mécanismes qui stimulent l’efficacité des réparations de la molécule d’ADN suite à des anomalies de structure (lésions) provoquées par des agents mutagènes (génotoxiques). Dans le cadre de cette encyclopédie, il n’était pas possible de développer ce sujet.
Je me devais d’y revenir dans ce blog. D’une part parce que ce fut le thème de recherche de mon équipe de Marseille-Luminy, pendant une dizaine d’années. D’autre part parce qu’il s’agit d’un sujet important, notamment en biologie fondamentale et en radiothérapie anti-cancéreuse. Pour rester accessible à un large public, objet même de ce blog, je me focaliserai sur l’essentiel. Les biologistes qui seraient intéressés trouveront des liens vers les publications scientifiques. Lire la suite

Encyclopédie de l’environnement

Ce court billet pour signaler la création d’un site en accès libre traitant des questions environnementales. Il est conçu et mis en œuvre par des scientifiques et parrainé par l’Université Grenoble-Alpes. Cette encyclopédie de l’environnement comporte huit rubriques traitant chacune d’une composante essentielle de notre environnement : air, eau, sol, climat, physique, vivant, santé, société. A ce jour (décembre 2018), 140 articles sont en ligne complétés par 78 focus, beaucoup d’autres sont en préparation. Tous les textes sont écrits par des scientifiques spécialisés dans les sujets traités; Ils permettront aux lecteurs de disposer d’informations fiables et d’être en mesure d’exercer leur esprit critique sur un sujet qui prend de plus en plus d’importance et qui est bien souvent mal traité (en 2 mots comme en 1 seul) par les médias.

Je profite de cette annonce pour ajouter quelques commentaires plus personnels. Cette initiative était devenue nécessaire dans le contexte actuel. Il règne en effet sur les questions environnementales une énorme confusion, créée et entretenue par des organisations à intérêts divers, politiques ou commerciaux (le cumul n’étant pas interdit !), qui déclarent tout et son contraire sur ce vaste et important sujet. Déclarations abondamment relayées par les médias, d’autant plus fortement qu’elles sont plus génératrices d’inquiétudes. C’est très bon pour l’audimat, donc pour les recettes publicitaires. Un véritable commerce de la peur s’est ainsi développé et prend des proportions qui peuvent légitimement inquiéter pour au moins deux raisons. D’une part, ces campagnes de désinformation entraînent les dirigeants politiques à prendre des positions démagogiques dommageables, d’autre part elles alimentent un dangereux courant antiscience, de plus en plus tapageur et parfois violent. Les groupes associatifs ou politiques qui mènent ces campagnes se réclament de l’écologie. Or l’écologie est une science, née à la fin du 19e siècle, suite aux théories de Lamarck et surtout de Darwin, et ces campagnes de peur sont theologie-naturelleaux antipodes de la démarche scientifique. Non seulement par les arguments avancés, mais plus profondément par la vision de la nature qui les anime. Une vision toute imprégnée de la théologie naturelle, pensée religieuse dominante jusqu’à Darwin. Elle prônait la croyance que tout est harmonie dans une Nature créée par intervention divine. Sous-entendu : toute intervention de l’homme est sacrilège. Il faut vraiment n’avoir aucun sens de l’observation pour croire que la nature est bonne et harmonieuse, et il faut être fortement imprégné de culture biblique pour considérer que l’homme est extérieur à cette nature. En d’autres termes, tous ces marchands de peur sont encore tout pénétrés de relents créationnistes sans en être conscients.

En bref, le terme « écologie » est littéralement usurpé à des fins politiques ou commerciales. C’est au point que les chercheurs de cette discipline, depuis déjà longtemps, ont préféré renoncer au qualificatif d' »écologistes » et le remplacer par celui d' »écologues ». Un abandon défaitiste, lié en partie à des problèmes internes à cette discipline, qui a été peu judicieux et se trouve à l’origine d’un malheureux malentendu chez le grand public. Ainsi, la plupart des gens s’imaginent que lorsqu’un parti ou une association s’exprime au nom de l’écologie, c’est en s’appuyant réellement sur des connaissances scientifiques, alors que c’est très rarement le cas. On trouvera beaucoup plus d’informations sur ce sujet dans deux ouvrages clés :

-L’écologie est -elle encore scientifique ? de Christian Lévêque, publié en 2013 aux éditions Quae.

L’écologie kidnappée de Georges Guille-Escuret, publié en 2014 au PUF.

L’évolution biologique entre science et croyances

« L’évolution ne cesse d’aller à contre-courant de nos réflexes premiers et profonds. Pourquoi ? Tout simplement parce que parler d’évolution c’est parler de science et seulement de science ». Guillaume Lecointre « Guide critique de l’évolution »

Dans plusieurs textes de ce blog il a été question de l’évolution des êtres vivants, phénomène généralement très mal compris et pas seulement par le grand public. Pourtant, il s’agit de la découverte scientifique qui a eu l’impact le plus considérable sur notre représentation du monde vivant et de la place que nous y occupons. Elle a fait passer l’Homme du statut d’un être créé par Dieu à son image au statut d’une espèce issue d’une très longue histoire évolutive à partir d’autres organismes. C’est là bien sûr la raison essentielle des incompréhensions, réticences et rejets dont elle est toujours l’objet. Elle bouleverse aussi notre perception des écosystèmes, que nous savons maintenant être en perpétuel changement et non plus statiques (une vision très majoritaire dans la mouvance dite «écologiste»). Il m’a paru utile de résumer en un seul texte, le plus bref possible pour en faciliter la lecture, les concepts les plus basiques de ce processus évolutif en renvoyant, pour plus de détails, à d’autres textes de ce blog ou à des ouvrages plus complets. Lire la suite

ADN partout… ADN nulle part… perplexité d’un généticien

Comme on peut s’en douter à la lecture du titre, ce texte est écrit sur le mode humoristique, je ne vois pas d’ailleurs de quelle autre façon pourrait être traité un pareil sujet même si, tout compte fait, ce qui en ressort n’est pas vraiment réjouissant. Comme dit la chanson de Jean Ferrat : « Faut-il pleurer, faut-il en rire ? … ». A chacun de juger. Lire la suite

Croyances et démocratie

9782130607298La principale raison d’être de ce blog étant de démystifier les « croyances, superstitions et dérives médiatiques » dans les domaines qui touchent à la Génétique, et ils sont nombreux, je me devais de signaler un livre qui va bien au-delà de ce champ de compétences et dont la lecture est à la fois agréable et stimulante, voire même très surprenante par moments. Il s’agit de « La démocratie des crédules » de Gerald Bronner. Cette lecture intéressera tous ceux qui veulent aiguiser leur esprit critique pour faire face à ces avalanches de croyances, plus délirantes les unes que les autres, auxquelles nous sommes confrontés en permanence avec les média et certaines ONG,  surtout depuis le développement d’internet. Lire la suite

Le maïs, le petit papillon et les méchants champignons – Fable italienne très édifiante

Dans l’article « OGM, fantasmes et réalités », j’avais évoqué la dangerosité alimentaire des mycotoxines dont certaines sont à la fois cancérogènes, neurotoxiques, et autres joyeusetés. C’est le moment d’y revenir à la lumière d’un énorme scandale sanitaire qui agite l’Italie et dont nous n’avons aucun écho en France. Le directeur d’une coopérative agricole regroupant 16 producteurs a été emprisonné et une vingtaine d’autres personnes sont, à des degrés divers, poursuivies par la justice. Près de 300 carabiniers sont mobilisés pour effectuer des dizaines de perquisitions. L’affaire est donc de taille et sous la pression publique, l’enquête est menée grand train et en profondeur, du moins on peut l’espérer. Lire la suite