La saga tragi-comique des « OGM cachés »

Ce texte vient en remplacement de : « OGM cachés des relents idéologiques alarmants », publié en mars 2012. Afin de tenir compte de l’évolution à la fois scientifique et juridique de la situation une rédaction très remaniée était nécessaire.

En 2010, tous les anti-OGM, dont les « faucheurs volontaires », sans doute très déçus de ne plus avoir d’OGM à se mettre sous la dent (ils avaient été interdits à la culture en France depuis 2008), ont fait une nouvelle trouvaille qu’ils ont dénommée «OGM cachés» ou «OGM clandestins». Ce fut le point de départ d’une nouvelle saga devenue au fil du temps de plus en plus délirante jusqu’à se retourner contre ses auteurs. Aboutissement cocasse de ce qu’il faut bien appeler une histoire de fous, au pluriel car dans cette saga les fous sont nombreux, depuis les anti-OGM de base et leurs mentors de l’industrie du « bio », jusqu’à la Cour de Justice de l’Union Européenne (CJUE).

Pour comprendre, il faut reprendre les choses au début. En juillet 2010 et juillet 2011, en Indre et Loire et à Feyzin dans le Rhône, des « faucheurs volontaires » ont commis plusieurs arrachages de cultures qui visaient deux variétés de tournesol. La variété Clearfield, tolérante à un herbicide, l’Imazamox (Pulsar 40) créée par croisement à partir de plants portant une mutation de tolérance apparue spontanément dans un champ en Amérique du Nord, et la variété Express Sun, tolérante à un autre herbicide, le tribénuron-méthyle. Pour cette dernière la tolérance a été obtenue par mutagenèse expérimentale avec un agent mutagène chimique bien connu des généticiens : l’éthylméthanesulfonate (EMS). Ces deux tolérances sont intéressantes pour l’agriculteur car elles permettent de lutter contre l’ambroisie, sensible à ces deux familles d’herbicides. L’ambroisie est une plante originaire d’Amérique du Nord, elle a été importée fortuitement en France au XIXe siècle et s’est depuis répandue dans de nombreux départements. Elle pose des problèmes agronomiques, en tant que mauvaise herbe très envahissante, mais aussi et surtout de très sérieux problèmes sanitaires car son pollen est fortement allergène. Ces deux variants de tournesol n’étaient donc pas du tout des plantes génétiquement modifiées (PGM) dans le sens habituel du terme, c’est à dire transgéniques. Les arracheurs leur ont attribué le qualificatif d' »OGM cachés » qui s’est depuis étendu à de nombreuses autres variétés cultivées.

Avant d’aller plus loin, un intermède scientifique s’impose sur le phénomène d’apparition des mutations : la mutagenèse.

La mutagenèse

Les mutations sont des changements dans la séquence ADN d’un gène qui peuvent modifier sa fonction et, par voie de conséquence, un ou plusieurs caractères de l’organisme. On distingue classiquement deux catégories de mutagenèse : la mutagenèse spontanée et la mutagenèse expérimentale. Ici, dans un souci de simplification, nous ne détaillerons pas les différentes catégories de mutations, nous en resterons aux mutations ponctuelles (qui ne concernent qu’une seule paire de nucléotides dans la double hélice d’ADN), mais ce qui sera dit est globalement valable pour tous les types de mutations. Pour des informations plus approfondies, on pourra se reporter à un article de l’Encyclopédie de l’environnement.

La mutagenèse spontanée, comme son nom l’indique, se produit spontanément dans les conditions naturelles, depuis l’origine de la vie sur Terre. Elle est à l’origine de ce que Darwin déjà, 50 ans avant la naissance de la Génétique, appelait «variations accidentelles et spontanées». C’est l’un des mécanismes de base de production de variabilité génétique, avec les recombinaisons et la transgenèse spontanée, qui fait qu’il y a toujours, dans une population de n’importe quel organisme, une variation héréditaire importante permettant à la sélection naturelle d’adapter en permanence la population aux changements du milieu.

La mutagenèse expérimentale aléatoire est celle qui est délibérément provoquée en utilisant des agents mutagènes physiques (radiations) ou chimiques. Comme la mutagenèse spontanée, elle est aléatoire, elle peut se produire dans n’importe quel gène. Il ne s’agit donc pas d’une mutagenèse dirigée comme certains le disent. Cette dernière expression est réservée aux techniques qui permettent de modifier directement un gène précis. Nous y reviendrons.

La différence entre les mutagenèses spontanée et expérimentale est purement opérationnelle : c’est l’intervention ou non d’un expérimentateur. La première peut en effet être provoquée par les mêmes agents mutagènes que la seconde, par exemple des radiations, cosmiques ou terrestres, les rayons ultra-violets, le radon, etc. Mais les agents qui vont induire des mutations ne sont pas forcément extérieurs aux organismes. Certains, comme les éléments transposables, font partie intégrante des génomes de tous les types d’organismes vivants, bactéries, plantes et animaux (voir l’article : OGM, fantasmes et réalités). Ce sont de véritables agents internes de manipulation génétique. D’autres sont inhérents au métabolisme du vivant, comme les radicaux libres, dérivés de l’oxygène et sous-produits de la respiration. Les gens qui fantasment sur les maléfices de la mutagenèse et des agents mutagènes savent donc ce qui leur reste à faire : cesser de respirer !

Un point important et souvent mal connu : ce ne sont pas les agents mutagènes, naturels ou expérimentaux, qui font les mutations proprement dites. Ces agents provoquent des lésions dans l’ADN, c’est à dire des anomalies de structure (cassures, pertes ou modifications des bases azotées). Anomalies qui sont reconnues par des enzymes de réparation, lesquelles peuvent se tromper en intervenant et ainsi créer les vraies mutations, ce sont les mêmes enzymes qui vont intervenir sur les lésions spontanées ou expérimentales. Donc faire une différence de nature entre les deux n’a aucune justification. Il est d’ailleurs impossible de savoir si un mutant récupéré après application d’un agent mutagène est dû à l’action de cet agent ou s’il s’est produit spontanément.

Depuis les débuts de l’agriculture, il y a au moins 12000 ans, les cultivateurs ont, sans le savoir, mis à profit la mutagenèse spontanée. Ils sélectionnaient dans leurs champs les plantes qui leur paraissaient les plus prometteuses et s’en servaient pour obtenir la génération suivante. La plupart de ces améliorations étant dues à des mutations, elles se transmettaient à la descendance. C’est ainsi qu’au fil des temps, les espèces cultivées ont été considérablement améliorées du point de vue agronomique et alimentaire. Il en est de même pour les animaux d’élevage. En arrachant des variétés obtenues par mutagenèse spontanée (comme le tournesol Clearfield), les « faucheurs volontaires » balaient donc allègrement 12000 ans d’histoire de l’agriculture et de savoir-faire paysan ! C’est le retour au paléolithique, avant l’utilisation de l’agriculture.

La mutagenèse expérimentale aléatoire, quant à elle, est connue au moins depuis 1926, quand le généticien Hermann J. Muller découvrit que l’on pouvait augmenter le taux de mutations en irradiant des mouches (drosophiles) aux rayons X, découverte qui lui valut le Prix Nobel en 1946. Depuis, d’autres agents mutagènes physiques et chimiques ont été découverts. Dès le début, les agronomes ont vu tout le bénéfice qu’ils pouvaient tirer de cette découverte dans leur travail d’amélioration des plantes cultivées. Elle permet d’accélérer le processus de création de nouvelles variétés en augmentant fortement la fréquence des mutations par rapport à la mutagenèse spontanée, donc la variation génétique disponible pour la sélection. Elle donc est utilisée depuis près de 90 ans et la plupart des variétés cultivées (cultivars) actuellement, que ce soit en agriculture conventionnelle ou biologique, ont été, à un moment ou un autre de leur histoire, soumises à cette technique.

À propos des mutations, on peut lire des choses très comiques sur plusieurs sites anti-OGM de la toile, du genre : «des mutants dans nos assiettes !». Eh oui, mon bon monsieur (ou ma bonne dame), des mutants dans votre assiette ! Que vous mangiez des produits animaux ou végétaux, vous ne mangez que des «mutants» et quand vous buvez du lait, c’est du lait de «mutants», et cela comme tout le monde depuis au moins 10000 ans. Quelle horreur !!

C’est grâce à ces mutations accumulées depuis des millénaires que l’humanité a pu se nourrir et se développer. Prenons simplement les cas du blé et du maïs, les céréales les plus emblématiques, avec le riz, de l’alimentation humaine et animale. La culture du blé, au néolithique, donnait un rendement de 2 à 3 quintaux à l’hectare, elle en donne maintenant plus de 80 dans de bonnes conditions. Quant au maïs, il n’existe tout simplement pas à l’état sauvage. On sait maintenant que le maïs était déjà cultivé il y au moins 8700 ans au Mexique, mais il a été littéralement «fabriqué» par les premiers paysans à force de sélection empirique de caractères héréditaires, donc de mutations, à partir d’un ancêtre sauvage, probablement  la teosinte, qui n’a qu’une assez vague ressemblance avec lui, comme le montre la photo ci-dessous.

Épi de teosinte et épi de maïs actuel – photo National Science Foundation

Alors bien sûr, on peut trouver très poétique de revenir au temps de la chasse et de la cueillette. Quel bonheur de se lever de bon matin pour gagner son bifteck en allant chasser (très sportivement !) l’aurochs et ramasser, de ci de là, des feuilles et racines comestibles ! Quant à nourrir des milliards d’êtres humains de cette manière, c’est une autre paire de manches !

L’édition de gènes

Mais revenons à notre sujet car en 2010 la saga des « OGM cachés » n’en était qu’à ses débuts. Depuis, une importante découverte a été faite qui révolutionne les techniques de génie génétique. Elle a valu le prix Nobel de chimie 2020 à la Française Emmanuelle Charpentier et l’Américaine Jennifer Doudna. Il s’agit de ce que l’on appelle l’édition de gène (gene editing), par le système CRISPR-cas9 ou d’autres similaires, regroupés sous l’appellation de New Breeding Techniques (NBT) pour la sélection variétale des plantes ou de New Genomic techniques (NGT) pour l’ensemble des organismes vivants. Je ne décrirai pas ici ce type de mécanisme, c’est déjà fait dans de nombreuses publications scientifiques ou de vulgarisation. Je me contente de signaler un site qui en donne une description simple et correcte, en Français et bien illustrée. Ce système, qualifié couramment de « ciseaux moléculaires » peut permettre de modifier de façon très précise le génome d’une espèce vivante. On peut l’utiliser pour faire de la transgenèse en insérant à un emplacement bien précis un gène d’une autre espèce, on se retrouve alors dans le cadre des plantes transgéniques. Mais on peut aussi l’utiliser pour modifier une seule paire de nucléotides d’un gène, soit en la supprimant soit en la remplaçant par une autre. Ce dernier cas relève alors typiquement de la mutagenèse, mais elle n’est plus aléatoire, elle est très précise et entre dans la catégorie des mutagenèses dirigées. Les opposants aux biotechnologies incluent dans les « OGM cachés » les variétés ainsi produites ou les qualifient de « nouveaux OGM », bien qu’il n’y ait aucune transgenèse.

La Cour de Justice de l’UE entre en scène.

Voulant obtenir que des cultivars qui auraient été rendus tolérants à des herbicides par les méthodes NBT soient considérés comme OGM, la Confédération paysanne ainsi que huit associations anti-OGM ont déposé, en mars 2015, un recours devant le Conseil d’État. Celui-ci a saisi la Cour de Justice de l’Union Européenne (CJUE). Par décision du 25 juillet 2019, cette Cour (instance non-scientifique), a arrêté (contre l’avis de l’avocat général) que :« les organismes obtenus par mutagenèse sont des OGM, au sens de la directive sur les OGM, dans la mesure où les techniques et méthodes de mutagenèse modifient le matériel génétique d’un organisme d’une manière qui ne s’effectue pas naturellement . Il s’ensuit que ces organismes relèvent, en principe, du champ d’application de la directive sur les OGM et sont soumis aux obligations prévues par cette dernière ». Elle poursuit : « La CJUE reconnaît qu’il ressort de la directive sur les OGM que celle-ci ne s’applique pas aux organismes obtenus au moyen de certaines techniques de mutagenèse, à savoir celles qui ont été traditionnellement utilisées pour diverses applications et dont la sécurité est avérée depuis longtemps ». Jusque là, la Cour ne fait que prendre au pied de la lettre la directive 2001/18/CE du parlement et du conseil européens[1]. Mais ensuite elle enfonce le clou : « La Cour précise néanmoins que les États membres sont libres de soumettre de tels organismes, dans le respect du droit de l’Union (en particulier des règles relatives à la libre circulation des marchandises), aux obligations prévues par la directive sur les OGM ou à d’autres obligations. » C’est sans ambiguïté, la CJUE va au-delà de la directive 2001/18, qui ne contient pas cette dernière phrase. Elle confirme que les organismes issus de mutagenèse traditionnelle doivent être considérés comme des OGM et qu’ils peuvent être soumis aux obligations de la directive. Quant aux NBT, il est dit que « la directive sur les OGM s’applique également aux organismes obtenus par des techniques de mutagenèse apparues postérieurement à son adoption« . Pour ne pas être en reste, le Conseil d’État en France a fait siennes, le 7 février 2020, ces décisions de la CJUE. Plus on est de fous plus on rit, c’est bien connu. Pour Alain Deshayes, président de l’Association Française des Biotechnologies (AFBV), cette décision de la CJUE est « stupéfiante ». Quant à la Conf. paysanne qui avait déposé le recours, elle s’est bruyamment réjouie de cette décision, mais elle l’a sans doute lue un peu trop rapidement. En effet, il en ressort deux points importants.

1) Toutes les variétés de toutes les espèces de végétaux cultivées ayant subi au cours de leur histoire agronomique la mutagenèse expérimentale, doivent être considérées comme des OGM.

2) Les nouvelles techniques de mutagenèse (NBT), bien que beaucoup plus précises que les anciennes mutagenèses aléatoires, doivent être considérées et réglementées comme des OGM.

Le point 1 représente le coté comique de la saga. Une première conséquence en est que les milliers de variétés végétales ayant été obtenues par mutagenèse expérimentale et cultivées aussi bien en agriculture biologique que conventionnelle, doivent être considérées comme des OGM. Ainsi la guerre contre les « OGM cachés » apparaît dans toute son absurdité et se retourne comme un boomerang contre ses initiateurs. Certains s’en sont rendu compte, comme Daniel Evain, secrétaire national OGM à la Fédération Nationale de l’Agriculture Biologique (FNAB) qui a déclaré le 11 février 2021 lors du webinaire IFOAM Europe : « On a une grande difficulté aujourd’hui avec les OGM non réglementés qui sont en agriculture biologique (…). On dit toujours à nos clients qu’il n’y a pas d’OGM en agriculture biologique, et en fait on s’est rendu compte qu’avec la décision de la CJUE, il y a des OGM, mais ils ne sont pas réglementés. On est peut-être allé vite en besogne« (bel euphémisme !). C’est une superbe réédition de l’arroseur arrosé. Pour poursuivre dans la même logique, il ne reste plus à ceux qui ont déposé le recours qu’à demander la mise en conformité de la loi française, interdisant depuis 2008 la culture des OGM, avec l’arrêt de la CJUE et d’empêcher ainsi une bonne partie de l’agriculture en France !

Une deuxième conséquence est qu’à partir du moment où elle peut s’appliquer à des milliers de cultivars, la directive européenne sur les OGM n’a plus aucun sens. D’autant plus que, d’un point de vue strictement scientifique, il n’y a aucune raison de ne pas y inclure également les variétés obtenues par mutagenèse spontanée. C’est à dire toutes les plantes cultivées depuis les origines de l’agriculture.

Le point 2 inquiète beaucoup les agronomes et les PME de semenciers. En Europe, vu les conditions draconiennes et très coûteuses imposées pour l’autorisation des plantes GM, et vu l’hostilité ambiante contre elles, toute innovation variétale par les techniques modernes devient quasiment impossible. Il faut savoir qu’élaborer un dossier de demande d’autorisation pour une PGM coûte des dizaines de millions d’euros en UE.[2]

Face à ce capharnaüm juridique, il est devenu indispensable de revoir complètement la directive sur les OGM, y compris l’appellation OGM et la définition qui en est donnée. En effet, « génétiquement modifié » est une expression beaucoup trop floue scientifiquement. Elle veut tout dire et rien dire. Elle semble sous-entendre que normalement les êtres vivants sont génétiquement immuables et que seule l’action de l’homme peut les modifier. On est là dans une vision très fixiste de la vie. Tous les végétaux cultivés, alimentaires ou ornementaux, ainsi que tous les animaux domestiques, sont génétiquement modifiés par rapport à leur état d’origine et continuent à varier en permanence, comme tous les êtres vivants. Cette expression a donc été un très mauvais choix et elle est à l’origine de cette invraisemblable situation. Mais comme elle est universellement utilisée, il sera difficile de la supprimer.

Fin avril 2021, la Commission Européenne, saisie par le Conseil de l’UE, a publié un rapport qui reconnaît qu’il faut tenir compte, dans la réglementation des NBT (ou NGT) des avancées de la science. Certains scientifiques s’en réjouissent (lire notamment l’article de Catherine Regnault-Roger avec une carte très instructive) mais d’autres, comme André Heitz et Marcel Kuntz, sont beaucoup plus sceptiques. Pendant ce temps tous les anti-biotechnologies montent déjà aux créneaux. La saga est repartie pour un tour et, malheureusement pour l’agriculture européenne, ce cirque peut durer encore longtemps.

Quelle idéologie cachée derrière ces « OGM cachés » ?

Il y a, bien évidemment, dans cette absurde saga une forte motivation mercantile, hors de toute considération scientifique. Tout le secteur agronomique, industriel et commerçant du »bio », qui constitue un puissant lobby bien organisé au niveau international, avec de forts relais médiatiques, a trouvé là un argument de marketing contre les produits de l’agriculture conventionnelle. Il profite ainsi des craintes laissées par les campagnes anti-OGM qui eurent un fort impact sur un public scientifiquement très mal informé, pour ne pas dire grossièrement désinformé. Mais il y a aussi, en arrière fond, une forte composante fantasmatique, purement mentale : une vision maléfique des mutants. Celle-ci, déjà largement exploitée par les romans et films d’épouvante, trahit toute une représentation du monde vivant. Les représentations mentales ont leur logique propre et sont d’autant plus pernicieuses qu’elles sont en grande partie inconscientes. Darwin lui-même avait déjà dit , à propos des incompréhensions rencontrées par sa théorie : « le pouvoir des fausses représentations est incommensurable« . Explicitons un peu.

tête de monstre
Fantasme de mutant

Les mutations sont, avec les recombinaisons et la transgenèse spontanée, l’une des composantes essentielles de la biodiversité. Elles sont le matériau sur lequel agit la sélection naturelle pour adapter les espèces aux changements permanents du milieu, elles sont donc indispensables à l’adaptation et à l’évolution. Bien sûr, beaucoup de mutations sont désavantageuses, mais tout dépend du milieu ambiant. Telle mutation fortement défavorable dans un certain environnement peut devenir favorable dans un autre. Ainsi, aux îles Kerguelen, dans le sub-antarctique, balayées en permanence par des vents très forts, on trouve une espèce de mouche sans ailes,  Calycopteryx moseley. Ce caractère, qui est dans nos contrées fortement défavorisé, est au contraire favorable là-bas, car il évite à ces mouches d’être emportées dans l’océan par les vents.

Avoir une vision systématiquement maléfique des mutations revient à nier l’existence même de la biodiversité intraspécifique et donc de l’évolution biologique. Comme nous l’avons déjà dit, on est là dans une vision fixiste du monde vivant. Dans mon texte  sur les OGM, déjà cité, je fais remarquer que certains arguments des opposants relevaient d’une vision très figée des génomes, complètement dépassée depuis déjà une cinquantaine d’années. Mais avec les «OGM cachés» c’est une vision fixiste des espèces vivantes elles-mêmes qui est mise en avant et nous voilà ramenés 3 siècles en arrière ! C’était en effet la conception du monde que l’on pouvait avoir jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, avant Lamarck et Darwin (voir ici et ici) . Buffon, par exemple, avait émis l’idée que chaque espèce avait son «moule intérieur». Elle ne pouvait subir que des variations limitées qui correspondaient plutôt à une dégénérescence. Par exemple, l’âne pouvait être issu du cheval par suite de défauts de reproduction ; de même, le singe pouvait être issu de l’homme. Pour d’autres de ses contemporains, toute variation ne pouvait donner naissance qu’à des monstres. La vision mentale sur les «OGM cachés» est très proche de ces idées-là.

Cette conception figée du monde vivant est une séquelle de la théologie naturelle qui a prévalu jusqu’au XVIIIe siècle et dont l’un des grands propagateurs était William Paley. Ce religieux écrivait que chaque espèce était conçue pour tenir une place bien définie dans un monde très harmonieux créé par Dieu. Dans cette logique, bien sûr, changer ce monde est sacrilège car on détruit son harmonie divine, on ne doit même pas améliorer les plantes cultivées et les animaux d’élevage… et accepter les famines comme des punitions divines.

Il n’est certainement pas neutre que cette dérive des « OGM cachés » intervienne justement dans une période de regain du créationnisme. On comprend qu’il ne s’agit pas d’une simple coïncidence quand on sait que seulement 55% des français connaissent et acceptent l’évolutionnisme, 9% sont créationnistes et 36% sont  » sans opinion tranchée  » (enquête IPSOS 2011). Pas de quoi se réjouir ! D’autant plus qu’une étude de Dominique Guillo, sociologue au CNRS, montre que la perception de l’évolution qu’ont les français qui l’acceptent (donc les 55%) est bien éloignée des connaissances scientifiques sur ce sujet (Ni Dieu, ni Darwin – Les Français et la théorie de l’évolution ; ed. ellipses). On s’en rend aisément compte en discutant avec des non-scientifiques sur des questions écologiques à la mode ou sur les OGM. Le discours que l’on entend est pratiquement toujours imprégné d’une vision essentialiste et donc fixiste des espèces vivantes et des écosystèmes, même d’ailleurs chez certains écologues scientifiques.

Il ne faut pas trop s’étonner de la convergence avec les religions. Pour un observateur qui a suivi, depuis le début, la polémique sur les OGM, il est patent qu’à côté d’inquiétudes justifiables sur l’emprise des multinationales semencières, beaucoup d’autres arguments participent d’une véritable sacralisation de la nature. C’est la croyance, tout à fait irrationnelle mais combien de fois entendue, que « tout ce que fait la nature est bon », ce qui sous-entend bien sûr que ce que fait l’homme est mauvais. On est en plein mysticisme, il n’y a pas d’OGM cachés mais il y a des religions cachées. Dieu est mort dit-on, mais il a été remplacé par la Nature, c’est plus tendance, et le fantasme du paradis perdu est toujours bien là. Dans un pays civilisé chacun est libre d’avoir sa religion, là où les choses se gâtent, c’est quand des intégristes veulent l’imposer aux autres par la violence. Au Moyen-Age cela s’appelait l’Inquisition.

Poussons la réflexion encore un peu plus loin. Nous différons tous les uns des autres par des mutations, chacun de nous est donc un mutant par rapport aux autres (sauf entre vrais jumeaux, et encore !) ou, symétriquement, les autres sont des mutants par rapport à nous. Alors, si nous considérons que nous sommes tous des « OGM cachés » et que les mutations sont des choses dangereuses et néfastes, on est à deux doigts du rejet de l’autre. Pour peu que les différences soient visuellement bien marquées (peau blanche ou noire, chevelure blonde ou brune, etc.) on va droit à une hiérarchisation des groupes humains et au racisme. De l’obscurantisme au racisme il n’y a qu’un pas. Inutile d’épiloguer, tout le monde sait où cela peut conduire, l’Histoire nous l’a suffisamment enseigné. Et pour ceux qui pourraient se dire que je m’approche là indûment du point Godwin, regardez donc la curieuse conjonction pointée sur ce site.

Crédits photos :
1) Teosinte et maïs moderne de National Science Foundation
2) Monstre de Nicobilou – CC



Notes de bas de page    ( ↑ retour au texte)
  1. La directive 2001/18 CE définit ainsi les OGM : « organisme génétiquement modifié (OGM) » : un organisme, à l’exception des êtres humains, dont le matériel génétique a été modifié d’une manière qui ne s’effectue pas naturellement par multiplication et/ou par recombinaison naturelle. »  En annexe IB, la directive exclut du champ d’application de la directive « la mutagenèse et la fusion cellulaire de cellules végétales d’organismes qui peuvent échanger du matériel génétique par des méthodes de sélection traditionnelles ».
  2. On est là dans une situation très différente de celle en vigueur outre-atlantique où ce qui est pris en compte pour autoriser de nouvelles variétés est le résultat obtenu et non le procédé utilisé

2 réflexions au sujet de « La saga tragi-comique des « OGM cachés » »

  1. Il faudrait un lien vers un article extérieur pour la déclaration du représentant de la FNAB. Elle est tellement extraordinaire qu’elle mérite d’être sourcée!

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